Expérience: Blanc, Dimanche

Expérience : Blanc, Dimanche

Aujourd’hui c’est dimanche. Jadis, petit, les dimanches étaient des jours ennuyeux. Ayant été élevé sous la lourde chape de l’enseignement religieux catholique, il était obligatoire d’aller à la messe. On pouvait manquer l’école pour des raisons de maladies diverses (ou même par paresse en feignant ne pas être bien) mais aucun prétexte ne savait nous épargner une visite à l’église. La messe était obligatoire, plus que toute autre chose au monde.

Après la messe, le retour à la maison. Parfois un petit arrêt à la pâtisserie italienne pas trop loin et la chance ultime d’avoir un petit dessert de choix qu’on ne mangera qu’au souper. Ainsi du début de l’après-midi jusqu’au souper, ce grand temps vide – attente pour savourer l’exquis dessert – à devoir meubler d’une façon ou d’une autre. Jouer avec des amis ? Lesquels ? Rester à la maison, regarder la télé et ses émissions pour les grands (les émissions intéressantes étaient toutes le samedi matin : les « petits bonhommes »), lire peut-être ? Il n’y avait que quelques livres, déjà tous lus et appris par cœur. Il restait le grand, l’énorme (pour les petites mains) dictionnaire avec plein d’images et de mystères. Des mots jamais entendus, des choses jamais vues.

J’avais le droit d’y toucher mais je devais en prendre grand soin.

J’en ai déjà parlé. Je l’ai encore. Presque par miracle il a survécu à tous ces déménagements, vols, pertes en tous genres. Je l’ai lu en entier presque deux fois avant la fin du primaire. J’avais appris quantité de mots que je ne savais pas mettre nulle part dans aucune conversation – sauf mes conversations imaginaires.

Le dimanche c’était, pour aller à la messe, le temps de mettre les plus beaux vêtements et surtout de ne pas les salir. Le blanc était à l’honneur. Le blanc devait rester immaculé.

On apprenait bien jeune ce mot très particulier « immaculé », parce qu’il était question de bien comprendre que la sainte Vierge était immaculée, sans tache (mais on prenait bien soin de ne pas nous parler de quelle « souillure » il était question. Alors j’imaginais Marie toujours propre, toujours en train de tout laver, comme ma grand-mère faisait de ses journées, il me semble.

De ces phrases on comprendra que le sexe était une saleté et que de toujours tout nettoyer nous en éloignait, fort heureusement. Pourtant l’Église commandait de faire des familles nombreuses. Et tous ces enfants, on ne les fabriquait pas dans des usines ou des garages… les incohérences étaient nombreuses. C’est encore le cas aujourd’hui mais on en parlera une autre fois.

Il faut se concentrer sur le blanc. La couleur parfaite, celle qui représente la réussite d’une chose bien lavée, bien entretenue. Si on est riche, on pouvait se permettre de porter des vêtements blancs neufs très souvent. Ce n’était pas notre cas. Il fallait en prendre soin.

Le blanc c’est aussi cette couleur neutre (oui je sais, on dit que ce n’est pas une couleur à proprement parler mais bon… on se comprend). La couleur idéale pour peindre les murs. La couleur qui plaît à tout le monde.

Vivant en appartement c’était une obligation de peindre les murs en blanc. Si en emménageant tout laver ne suffisait pas, il fallait peindre. Peindre avec ces peintures à l’huile qui sentaient fort et donnaient mal à la tête. Laver les pinceaux avec de la térébenthine, qui sentait tout aussi fort mais j’aimais bien cette odeur insistante.

Le blanc est une obligation.

La page blanche du cahier d’écriture que je devais remplir à l’occasion des dissertations était un drame. Quels mots mettre, que raconter, comment empiler des mots qui donneraient une bonne note ? Les sujets étaient ennuyeux. Le pire sujet qui revenait invariablement à chaque année scolaire, le « sport », était le pire des maux. Je n’aimais aucun sport; je n’étais pas bon du tout. Alors je devais faire semblant de parler d’un sport comme si je le pratiquais. Par la force des choses, le blanc de la page m’avait enseigné à savoir mentir pour avoir une bonne note… Et à la messe, le curé qui nous sermonnait qu’il ne fallait pas commettre le péché du mensonge, misère !

Le blanc est immaculé, obligatoire et mène au péché de toute manière.

Une amie de ma grand-mère avait un mur rouge sombre dans son salon. Chose impie ! Il était pourtant plus agréable à regarder ce mur.

  • Michel, ce ne sont pas des goûts pour un jeune garçon, me disait ma grand-mère.

Aucune explication. Il fallait aimer le blanc, les murs blancs.

Les nappes blanches, les serviettes de bain blanches, la blancheur de la porcelaine (toujours bien lavée pour éviter les accumulations de taches d’aliments qui rendraient la vaisselle inutilisable !!??!!), le fil à coudre blanc – cette grosse bobine qui servait souvent mais qui ne semblait jamais diminuer, un symbole d’éternité, le blanc laiteux du collier de grosses perles en plastique avec son reflet si particulier, le blanc du lait, le blanc de la crème fouettée qui ornait de manière si délicate le dessert qu’enfin, cette journée terminée, je pouvais savourer comme la dernière volupté avant de mourir.


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