Le faux souvenir

Plus longue est la vie, plus nous avons de souvenirs. Ce long parcours laisse des traces dans nos esprits. Certains souvenirs restent toujours frais en mémoire, d’autres sont plus évasifs, d’autres encore, complètement enfouis. Il y a aussi ces souvenirs qui ont été triturés au fil du temps: ils ne sont plus un fidèle reflet de ce qui s’est passé, de ce qui a existé. Cette transformation est imperceptible jusqu’à ce que quelque chose vienne contredire “la réalité” du souvenir.

Le dictionnaire que j’ai présenté récemment devient un témoin indirect et silencieux de ces possibles transformations de la mémoire. Cette carte de l’Asie où de hauts sommets sont signifiés en rouge ont maintenant une valeur différente de ce que mon souvenir veut bien m’indiquer. Mon souvenir me dit que les sommets rouges sont les plus élevés alors que la légende de la carte spécifie que les plus hauts sommets sont marrons. Mon souvenir me dit que le rouge était plus sombre que ce que la page me montre aujourd’hui.

Je me souviens des heures de frustration, enfant, alors que je tentais de reproduire ces cartes avec le plus d’exactitude possible… avec des crayons de couleur. Pas le bon bleu, pas le vert exact, le mauvais rouge, etc. Je me souviens du mystère de l’image impossible à reproduire. La question est demeurée longtemps sans réponse : “comment est-ce qu’on a pu faire cette image?”

Bien sûr j’ai appris depuis que quelqu’un n’avait pas dessiné chaque image de chaque page du dictionnaire à la main, et répété le procédé pour chaque exemplaire. Quand on est petit et qu’on nous dit que peu de choses sur le monde qui nous entoure, les questions sont nombreuses et, sans réponse, il faut combler les vides: imagination.

Source : Dictionnaire usuel, Quillet Flammarion, 1962

The longer the life, the more memories we have. This long journey leaves traces in our minds. Some memories remain always fresh, some are more elusive, others still completely buried. There are also these memories that have been transformed over time: they are no longer a faithful recollection of what happened, of what existed. This alteration remains imperceptible until something comes to contradict the “reality” of the memory.

The dictionary that I presented recently becomes an indirect and silent witness to these possible transformations of memory. This map of Asia where high peaks are signified in red now has a different value than what I remember. My memory tells me that the red peaks are the highest while the key of the map specifies that the highest peaks are brown. My memory tells me that the red was darker than what the page shows me today.

I remember the hours of frustration, as a child, as I tried to reproduce these maps as accurately as possible… with colored pencils. Not the right blue, not the exact green, the wrong red, etc. I remember the mystery of the image impossible to reproduce. The question remained unanswered for a long time: “How could one have made this image?”

Of course I have since learned that someone had not drawn each image of each page of the dictionary by hand, and repeated the process for each copy. When we are very young and we are not told much about the world around us, questions are numerous and, without answer, we have to fill the gaps: imagination.